Le tonton beauf, et nous.

Chaque fin d’année, la figure du « tonton raciste » ou réac, sexiste, anti-écolo, complotiste, (liste non-exhaustive) s’impose comme un personnage central des repas de famille et des chroniques médiatiques. Qui est-il et pourquoi est-il devenu le visage utile du racisme contemporain ?

Bonjour la commu,

Tout d’abord, je vous souhaite une excellent année 2026 !

Un grand merci également pour les 25 000 exemplaires d’Ascendant Beauf (en huit mois). C’est énorme pour un essai, pour le marché de l’édition en ce moment et pour un projet aussi spé. J’avoue que j’ai eu le sentiment d’appuyer sur le bouton d’un siège éjectable quand j’ai décidé de l’écrire. L’atterrissage se fait en douceur, avec quelques turbulences, mais on en reparlera, et c’est grâce à vous !

Assez de métaphores aériennes, et place à ma petite obsession des fêtes : le fameux tonton beauf/raciste et autre Jean-Michel, qu’on est supposé retrouver à Noël. Que cache t-il ?

Les repas de fêtes de fin d’année ont ceci de particulier qu’ils peuvent transformer la table familiale en champ de bataille idéologique. Depuis longtemps, la famille est le théâtre privilégié de nos conflits politiques et générationnels. Le dessinateur français Cabu l’avait très bien compris lorsqu’il a inventé, ou plutôt fixé dans les années 1970, le personnage de BD du beauf français. Chaque pays semble d’ailleurs avoir le sien, même si leurs particularités diffèrent : les chavs en Angleterre, les hillbillies aux États-Unis et les Barakis en Belgique. À l’époque, Cabu avait construit son beauf quinquagénaire conservateur, raciste, misogyne, en symétrie inversée avec le Grand Duduche, un jeune étudiant éclairé, progressiste et cultivé. Il racontait comment les deux protagonistes se retrouvaient aux repas de communion et s’affrontaient.

Aujourd’hui, le beauf semble avoir laissé sa place à celle du tonton, et le repas de communion est devenu celui de Noël. Chaque mois de décembre, il revient rituellement dans les conversations, dans les magazines et sur les réseaux sociaux. On s’y prépare, on s’entraîne à le côtoyer. « Comment répondre à votre tonton raciste ? » Et puis on raconte ensuite comment on a remporté une petite victoire morale sur lui entre la bûche et le café. Ces récits agacent les personnes qui sont ciblées par le racisme et qui n’ont pas du tout envie d’être les témoins de notre héroïsme de salon. Et surtout, ils révèlent notre incapacité à nous regarder nous-mêmes dans le miroir.

Le choix du tonton n’est pas un hasard. Ce n’est pas le père, la mère, les frères ou les sœurs. L’oncle est une figure suffisamment proche pour que nous soyons forcés de le côtoyer, mais assez éloignée pour que son immoralité ne nous éclabousse pas ou pour qu’il n’ait pas pu nous influencer profondément. Géraldine Mosna-Savoye l’a très bien expliqué dans une tribune publiée dans Libération, « L’oncle raciste, fallait pas l’inviter ? » :
« L’oncle, c’est toujours l’autre de la famille, et plus précisément l’autre du père. C’est le parent qui n’est pas l’un de nos parents. Parent désaffilié sur lequel on peut projeter les défauts que l’on n’oserait jamais faire porter à nos propres parents. »

Dans mon livre En bons pères de famille, j’ai refusé de considérer mon père violent comme un monstre. Ce n’était pas, au départ, une posture théorique. C’était défensif, et même un peu égocentrique : si mon père était monstrueux, alors je l’étais à moitié moi aussi, et cette idée m’était insupportable. C’est ainsi que j’ai compris que les monstres n’existaient pas. Les violences ne sont pas le produit de quelques individus déviants par nature, mais de structures, d’une atmosphère, d’une culture qui nous traversent tous.

C’est exactement la même chose avec la figure du beauf et son avatar contemporain, le tonton. On lui assigne l’exclusivité du racisme, du sexisme, de l’ignorance, et il devient un bouc émissaire nous évitant d’interroger la banalité du mal qui sommeille en chacun de nous. « Oui pour taper sur les siens, mais sans mettre père et mère dans le même sac, et oui pour accuser ainsi celui qui, dans la famille, n’a pas eu d’influence sur nous. Une déconstruction familiale à peu de frais, en somme, commode et sans trop de dégâts, dans laquelle on réussit à prendre ses distances tout en préservant le préjugé », ajoute Géraldine Mosna-Savoye.

Mais c’est une erreur de penser que le racisme ne se situe qu’à l’extérieur de « nous ».

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Par Rose Lamy

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