Kessel

Lettre à une (in)connue

Je ne sais pas qui tu es, je ne connais que ton âge, et pourtant, c’est comme si je t’avais toujours connue.

Ton histoire je l’ai suivie à travers les médias, il y a quelques mois. Tu as accusé Ary Abittan de t’avoir violée. Tu t’es rendue au commissariat en sortant de chez lui, juste après. Au départ tu ne voulais même pas porter plainte, tu voulais déposer une main courante pour ne pas nuire à sa carrière. Tu ne voulais faire de mal à personne, seulement te défendre.  Le procureur s’est saisi du dossier et l’a transformée en plainte. C’est quelque chose qu’ils  peuvent faire. On t’a forcé à prendre la voie judiciaire, pour ensuite te massacrer en estimant que, même si les preuves étaient substantielles, et ton stress post traumatique bien réel, la justice ne considérait plus ton violeur présumé comme un coupable potentiel, mais comme un témoin assisté. 

Extrait d'un article Le monde Extrait d'un article Le monde

Ton corps blessé, ton sang, tes larmes, ne pèsent pas assez lourd face à la confiance aveugle que le système place dans la moralité des hommes. Un groupe d’expert.es psy a tranché : celui que tu accuses n’est pas un homme violent, parce qu’il s’est déjà bien comporté avec d’autres partenaires et qu’il n’a pas montré de signes d’une « sexualité déviante ». En somme, puisqu’il n’est pas un monstre, par essence, qu’il ne se comporte pas comme un tueur en série marginal, alors il devient incapable d’actes monstrueux. C’est la fable que nous raconte le système patriarcal depuis notre enfance : les femmes et les enfants doivent craindre les monstres qui rôdent dans l’espace public, jamais les hommes qui occupent avec eux la sphère privée et familiale. Pourtant c’est à cet endroit où l’on baisse la garde, que sont commis 91% des viols en France. (Source : Assemblée Nationale. Délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes, rapport d’information fait au nom de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes sur le viol, 22 février 2018.)

Nous le savons bien nous, qu’il n’y a pas de profil, que des hommes charmants, gentils, qu’on aime parfois - ceux qu’on laisse s’approcher doivent bien montrer patte blanche tant on nous a mis en garde contre le grand méchant loup - peuvent, par opportunisme, parce qu’on leur a appris que ce n’était pas très grave, et parfois même en toute inconscience, défoncer toutes nos frontières et annexer nos corps. Nous violer, juste parce que c’est possible. 

Est-ce que les intentions d’un bourreau compte plus que la matérialité des violences ? Apparemment oui, pour la justice. Mais pas pour nous. Je reçois des centaines de messages de colère par heure depuis que j’ai partagé ton histoire sur Instagram. Sais-tu à quel point nous sommes nombreuses à crier et à enrager contre le système qui t’écrase ? Est-ce que ça t’aide ? J’espère que notre soutien pourra éponger, en partie, la violence que la justice patriarcale et leur science d’un autre âge ont ajouté à ta peine. 

J’ai eu envie de faire une tribune, une pétition, une cagnotte : et puis après quoi ? Elles se suivent, se ressemblent, et s’oublient aussi vite qu’elles sont lancées. Le système est sourd aux souffrances des femmes et des enfants, aux statistiques, aux études, aux coups de gueule, parce qu’il repose sur des mythes misogynes et une idéologie quasi complotiste contre les femmes qui auraient un intérêt à accuser les hommes de violences sexuelles.

Je ne crois plus qu’en nous, à notre incroyable intelligence collective, à notre amour, à notre solidarité et à l’empathie que nous pouvons nous envoyer à travers cet espace public où l’air est irrespirable.  

 Je te crois, tu n’es pas seule, il n’avait pas le droit. 

 



Préparez-vous pour la newsletter

Par Rose Lamy

Les derniers articles publiés

Make services publics great again

par Rose Lamy   ⋅  02/05/2026 2 min

Séries et TikTok : quand la pop culture redore le blason du service public.

Sang froid lexical

par Rose Lamy   ⋅  27/03/2026 2 min

Des mots, des bourgeois et mon premier reels sur instagram pour cette newseltter de Mars !

Le tonton beauf, et nous.

par Rose Lamy   ⋅  02/01/2026 3 min

Chaque fin d’année, la figure du « tonton raciste » ou réac, sexiste, anti-écolo, complotiste, (liste non-exhaustive) s’impose comme un personnage central des repas de famille et des chroniques médiatiques. Qui est-il et pourquoi est-il devenu le visage utile du racisme contemporain ?

Foule sentimentale

par Rose Lamy   ⋅  01/12/2025 3 min

Newseltter de novembre, avec 1 jour de retard ! Méprisées ou fétichisées, les classes populaires sont “parlées” par d’autres. Avec les réseaux sociaux, ce rapport de forces se transforme : des voix jusque-là invisibles accèdent à l’espace public, suscitant fascination, agacement ou volonté de reprise en main.

Quel est le comble de la démocratie ?

par Rose Lamy   ⋅  21/10/2025 2 min

On parle souvent de l’écart grandissant entre élus et citoyens : et si la véritable crise venait du comblement de ce fossé plutôt que de son accroissement ?

Bonnes et mauvaises mobilisations

par Rose Lamy   ⋅  23/09/2025 2 min

Entre Gilets jaunes et #BloquonsTout, la même ligne de fracture : les élites méprisent la colère populaire et n’accordent de valeur politique qu’aux mobilisations bien élevées.

"Je crois que vous ne vous rendez pas compte" : le militantisme paternaliste

par Rose Lamy   ⋅  16/07/2025 2 min

Militantisme paternaliste, pistes de réflexion grâce au livre de Sarah Durieux et concours pour gagner un livre Ascendant et un Ascendant Bob avec les éditions Seuil !

Jacquemus & Urban Gaze

par Rose Lamy   ⋅  30/06/2025 9 min

Discussion avec Emma Conquet autour de la dernière campagne du créateur de mode Jacquemus

Tomber le Mask

par Rose Lamy   ⋅  16/05/2025 3 min

Camille Combal, Chantal Ladsou, ma grande soeur, la télé, et une sélection de parutions sur Ascendant beauf au programme de cette newsletter !

Pourquoi je ne suis pas dans le documentaire Netflix sur Cantat

par Rose Lamy   ⋅  11/04/2025 4 min

Mon témoignage sur les coulisses de ma participation (ou non participation ?) au documentaire Netflix sur l'affaire Cantat.